lundi 21 mars 2016

Hakan Günday, Encore

Un roman violent, dérangeant, délirant, oscillant entre réalité et folie. "Encore" est sorti à Istanbul il y a 2 ans; aujourd'hui, il est encore plus d'actualité  alors que, par dizaines de milliers, les réfugiés fuyant les guerres de Syrie et d'Irak, s'embarquent depuis les côtes turques. 
"Une Turquie jouvencelle boulimique et dépressive, se voyant obèse dans le miroir de l'Orient et décharnée dans celui de l'Occident, ne trouvant pas de vêtements à sa mesure", écrit Hakan Günday, résumant en une phrase lapidaire les affres identitaires de son pays natal à la charnière entre 2 mondes. 
"Daha" (encore), c'est souvent le seul mot de turc que connaissent ces Afghans, Pakistanais ou Syriens épuisés par des semaines d'errance, et qui leur sert à demander aux passeurs, encore un peu d'eau, encore un peu de nourriture. Encore, c'est aussi l'avidité insatiable des trafiquants prêts à tout pour gagner un peu plus d'argent, et considérant tous ces êtres comme des objets plus que comme des personnes. "Si mon père n'avait pas été un assassin, je ne serais pas né" : dès la première ligne, le ton est donné. Gaza, le narrateur, est entré dans le business à 9 ans en aidant son père... Ce fils d'assassin devient un assassin lui-même... Et ce, jusqu'à la folie...


jeudi 3 mars 2016

Richard Flanagan, La route étroite vers le Nord lointain

Le livre est dédié à mon père, l’un des survivants de ce que l’on nomme « la voie ferrée de la mort », c’était  un homme exceptionnel, beau et très triste à la fois, j’ai grandi à l’ombre de cette histoire, je ne pouvais faire autrement que d’écrire à ce sujet.
En 1941, Dorrigo Evans, jeune officier médecin, vient à peine de tomber amoureux lorsque la guerre s'embrase et le précipite, avec son bataillon, en Orient puis dans l'enfer d'un camp de travail japonais, où les captifs sont affectés à la construction d'une ligne de chemin de fer en pleine jungle, entre le Siam et la Birmanie, la "Voie ferrée de la Mort", tragédie méconnue de la Seconde Guerre Mondiale.
Maltraités par les gardes, affamés, exténués, les prisonniers se raccrochent à ce qu'ils peuvent pour survivre : la camaraderie, l'humour, les souvenirs du pays.
La route étroite vers le Nord lointain est un roman brillant sur l'absurdité de la condition humaine, de la guerre, une méditation sur l'amour et la mort, un cri contre la précarité de la mémoire et l'inacceptable victoire de l'oubli.
N. R.

Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles

"En attendant Bojangles", c'est l'anti "Profession du père de Sorj Chalandon". 
Les deux mettent la folie d'un parent et les mensonges au cœur de la vie d'un enfant. 
Chez Chalandon, (très beau livre que j'ai adoré) on avait droit à la version triste et dangereuse, voire destructrice. 
Ici, Olivier Bourdeaut nous offre la gaîté, la fête, la lumière, un déséquilibre, oui, mais tellement vivant qu'on en regretterait presque d'être trop raisonnable. 
Bien sûr, il faut laisser son bon sens et sa raison de côté et se laisser entraîner dans cette danse sans fin. 
Petit bijou, pépite d'amour follement dingue, délicieusement poétique, terriblement émouvant.
J'ai passé un merveilleux et rare moment.

N. R.

jeudi 18 février 2016

Nicolas Barreau, Le sourire des femmes

Le sourire des femmes qui nous fascine et nous attire tant ;
le hasard malicieux qui renverse une situation en apparence désespérée ; 
l'obstination féminine à laquelle les hommes ne peuvent résister...
Voici les ingrédients d'un livre plein de fraîcheur qui se lit sans modération.

Le fabuleux destin d'Aurélie Bredin !

Pour les gourmets,les vraies recettes du menu d'amour d'Aurélie en postface...
Hervé Serouart







mercredi 29 juillet 2015

Le royaume, Emmanuel Carrère

Voici un d'un entretien pour le magazine "Les Inrocks" concernant ce roman :
Les Inrocks
- Exigeant à certains égards, le Royaume est aussi un livre très vivant et souvent très drôle. Vous n'hésitez pas à évoquer le clitoris de Marie, à comparer Jean l'Évangéliste à Ben Laden, Paul à un "Terminator juif", etc. Vous ne craignez pas de vous attirer les foudres des catholiques intégristes, un peu trop prompts à se manifester ces derniers temps ?
Emmanuel Carrère
- Honnêtement, je ne pense pas qu'un catholique intégriste lira ce livre. On est trop loin pour qu'il y ait un espace de dialogue avec un intégriste. Mais je pourrai toujours leur répondre, comme Ernest Renan l'a fait face aux critiques très violentes qu'il a essuyées pour Sa Vie de Jésus, par cette phrase que je cite dans le livre : "Quant aux personnes qui ont besoin, dans l'intérêt de leur croyance, que je sois un ignorant, un esprit faux ou un homme de mauvaise foi, je n'ai pas la prétention de modifier leur opinion. Si elle est nécessaire à leur repos, je m'en voudrais de les désabuser."

Sebastian Barry, Du côté de Canaan

"Quel bruit fait le coeur d'une femme de quatre-vingt-neuf ans quand il se brise ? Sans doute guère plus qu'un silence."
C'est la première phrase de ce roman, et je l'ai trouvée si jolie que je me suis immédiatement lancée dans sa lecture.
Cette vieille femme est Lilly, assise à sa table de cuisine en Formica, le cœur réduit en miettes. A 89 ans, elle n'attend plus de réconfort, mais elle doit raconter avant de disparaître : la perte de ses proches et la beauté d'un matin, le racisme, la bêtise des hommes et la solidarité féminine. Son enfance est marquée par le deuil : la mort de sa mère à sa naissance et celle de son frère dans la boucherie de 14-18. Mariée à un homme poursuivi par l'IRA, elle doit fuir avec lui vers l'Amérique. Veuve, elle devient employée de maison et connaît le mépris, mais aussi la fraternité.
De cette accumulation de malheurs, Sebastian Barry aurait pu construire le pire des mélos, mais il parvient à rester lumineux, glissant les rires derrière les larmes, l'humour face au désespoir. Son écriture élégante accompagne Lilly à tous les âges : mélodique lorsqu'elle revoit sa jeunesse, enflammée quand elle est amoureuse, grave dès lors qu'elle traverse l'Amérique puritaine, spirituelle à la fin de sa vie. La construction alternant passé et présent permet également d'éviter la succession lancinante des années, d'évoquer la noirceur des événements et le charme de rencontres inespérées. « On peut être immunisé contre la typhoïde, le tétanos, la variole, la diphtérie, mais jamais contre les souvenirs, écrit Lilly, [...] il n'existe pas de vaccin. »

David Bell, Un lieu secret

"Pendant des années, Janet pensait avoir vu tout ça, pensait s'en souvenir. Le jeune Noir aux cheveux crépus et aux vêtements sales qui portait son frère sur ses épaules. 
La tête blonde de Justin dressée haut dans le ciel, presque aussi haut que le sommet de la balançoire. (...). Qui tombait dans le piège de cet homme. Avant de se faire enlever. Mais elle ne s'en souvient pas vraiment, si ?..." 
Tout ce polar, qui m'a captivée, repose sur le doute, le "ce qui m'a été dit, ce dont je me souviens", et c'est bien difficile quand on n'a que 7 ans lorsque le drame s'est produit... Et que cette Amérique (mais sommes-nous meilleurs ?...), encore bien ancrée dans la culpabilité des Noirs, a trop hâtivement désigné son coupable idéal...